Soixante
ans de mariage, ça fait beaucoup. Pour marquer l'événement,
mes grands-parents convièrent toute leur petite famille
devenue grande en Indre-et-Loire. De deux, ils étaient
désormais trente-sept, comme le fit si bien remarquer mon
grand-père.
Tout
commença par une réunion dans le jardin de la location
d'été. Le beau temps était de la partie,
heureusement. Dans le jardin, retrouvailles avec les cousins, oncles
et tantes. La seule personne manquante nous rejoindrait le lendemain,
pour le déjeuner. Pour une fois, je me laissai aller dans
l'ambiance sans trop me poser de questions; peut-être était-ce
l'air des vacances, ou l'atmosphère du jardin, mais le fait
est que je me sentais bien, contrairement à la réunion
de janvier chez mon oncle qui m'avait mis les nerfs à rude
épreuve. Peut-être qu'à la campagne, on assume
mieux ses choix? Peut-être que loin de tout, nos études
revêtent moins d'importance qu'à Paris? Quoi qu'il en
soit, avoir douze cousins-cousines, une sœur et un frère
faisant des études scientifiques ou économiques ne
m'embarrassa pas outre mesure cette fois-ci.
Je
me souviens, un jour je reçus un mail demandant à tous
de préparer une petite animation pour la réception.
Ayant en horreur ce genre d'activités, et estimant que la
préparation des trente invitations plaiderait en ma faveur, je
ne préparai rien. Le soir venu, mes cousines me supplièrent
de leur venir en aide: elles avaient préparé un quizz géant
mais avaient besoin d'aide pour le mettre en scène. Trois
cousines, nous embauchâmes ensuite trois autres cousines et les
trois cousins. Les questions, faciles évidemment, étaient
autant de vieux souvenirs; beaucoup évoquaient le paradis
qu'avait été le chalet à Saint Gervais, paradis
aujourd'hui perdu. Les petites manies des grands-parents furent aussi
rappelées au milieu des rires et des sourires.
Bref,
cette soirée fut une réussite. D'autant plus qu'on ne
sait jamais ce que l'avenir réserve et qu'il sera de plus en
plus difficile de réunir tout le monde sans exception.
Le
deuxième acte fut la messe, déjà évoquée.
Pourquoi une messe pour soixante ans de mariage? Je ne sais pas, et
ne comprends pas. Une chose est sûre: elle m'a confortée
dans mes idées. Je trouve ça choquant. En réalité,
le plus choquant fut à la fin de la messe: une adoration à
Marie, avec répétition de l'Ave Maria. Quel intérêt
à une telle rigidité? Tout ça parce qu'il y a un
siècle, la Vierge est apparue à trois petites filles,
et leur a dit de prier pour la France et les Français.
Excusez-moi, mais cela sent le nationalisme à plein nez, et ce
culte marial est trop imprégné d'histoire pour être
crédible. Déjà, les miracles me laissent de
marbre, mais là, ils me font carrément rire. Depuis
quand faut-il prier davantage pour la France que pour l'Humanité?
Depuis quand Dieu, Jésus ou Marie préfèrent-ils
un pays à un autre? Cela n'a aucun sens au regard d'une
religion qui se veut universelle. Mais je vais arrêter là
cet écart, et revenir à un point de la messe que j'ai
trouvé particulièrement aberrant. « Laissez
les enfant venir à moi. » Telles sont les paroles
du Christ qu'a lues le prêtre. Et pendant le sermon, juste après,
le voilà qui s'énerve tout seul et enjoint les parents
d'un enfant bruyant à faire sortir le perturbateur. Certes,
les cris résonnants dans l'église peuvent gêner,
mais j'ai trouvé ça assez contradictoire avec le
message qu'il était censé apporter aux fidèles...
Troisième
acte, le déjeuner au restaurant. Les tables furent tirées
au sort, et je me retrouvai rapidement entre une tante et le mari de
ma marraine-cousine. À ma table, deux cousines, ma mère,
une tante et un oncle par alliance. Repas excellent et quelques
discussions intéressantes. Pas grand chose de plus. Et le
soir, réception de toute la famille chez nous, dans notre
maison de campagne. Parties de mah-jong avec les cousines, partie de
Trivial poursuit avec qui voulait. Dîner pour trente-cinq, avec
vingt couteaux, dix-huit fourchettes et quinze assiettes... ce fut
épique!
J'en
viens à la fin de ce week-end familial, mais je n'ai pas
encore évoqué le « dortoir hanté ».
Ma grand-mère, pensant bien faire, avait réservé
un dortoir dans le château du coin, pour les sept cousines.
Nous entrons dans le parc, traversons un jardin laissé à
l'abandon, passons devant un château mangé de
vigne-vierge, atteignons un petit pavillon. Nous passons les deux
petites pièces qui sont la bibliothèque municipale du
village, montons à l'étage et arrivons dans une grande
pièce sous le toit. Les toiles d'araignée courent sous
les lits de camp, dont les matelas creusés nous ferons passer
une fort mauvaise nuit. Au fond de la pièce, un rideau qui
donne sur une pièce abandonnée dont nous ne voyons pas
le bout. Dans l'isolation, un loir. Dans le jardin, des bruits
étranges. Et toutes les heures, une cousine qui demande
« quelqu'un ne dort pas? ». Autant vous dire
qu'à sept heure du matin, nous regardions notre montre en
répétant « encore deux heures avant le
petit-déjeuner »... Cela restera malgré tout
un souvenir marquant!