C'est la fin de la journée. Déjà la lumière s'affaiblit. Il fait très froid, d'un froid mordant, depuis ce matin. Dans la salle de classe, nos yeux hagards se fatiguent devant les écrans des ordinateurs. Les explications du professeurs sont nombreuses. Rapides. Nous peinons à suivre. C'est vendredi après-midi, et la fatigue de la semaine se fait sentir. Les absents dans les rangs sont de plus en plus nombreux.
Soudain, les visages se détournent. Les yeux s'écarquillent et les sourires s'étirent. Notre attention est désormais complètement monopolisée par les flocons duveteux qui tombent sur les toits de la capitale. Nous avons entre vingt-deux et vingt-huit ans, et nous gloussons devant cette vision un peu magique malgré tout.
Ce matin, quand je me suis levée, les toits de mon impasse étaient encore saupoudrés, même si partout ailleurs dans Paris, de neige, il n'y avait plus trace. Mon impasse est un peu comme hors-les-murs, dans Paris mais hors du monde. J'aime cet endroit.
Le ciel est d'un beau bleu, le
fond de l'air est frais, presque froid, mais sec. Il ne pleut plus
depuis trois jours, et pour la première fois depuis plusieurs
semaines, il ne fuit plus dans ma salle de bain. Mon poids a
recommencé à descendre, et c'est le pas léger que je suis remontée
de Bâlard jusque chez moi, sous la caresse d'un soleil d'hiver.
Georges Brassens, le marché
grouille. Les mille couleurs des fruits et légumes, les potirons me
font de l'œil, et les poissons béent sur l'étal, voisins des
poulets rôtis et côtelettes. Le clocher se met à faire résonner
son carillon. J'ai l'impression que c'est dimanche, un beau dimanche
matin de novembre.
La vie est belle. Je me
promène à Paris sous le soleil et je me sens chez moi. Deux
voitures m'ont gentiment laissée passer, piétonne. Et j'ai fait du
latin avec mon élève.
Finies les crises d'angoisse
et insomnies du début de semaine. Je suis bien. Amoena vita.
Soir de fête, nous allons à la Comédie Française. Sur scène :
Les Oiseaux, du grand
Aristophane. Je reconnais que je suis curieuse de voir ce qu'on peut
faire avec des textes comme ceux d'Aristophane.
Nous prenons place – corbeille,
premier rang, plein centre, s'il-vous-plaît. Nous sommes loin du
poulailler de la Terminale. Bien loin. Ce sont presque des places
présidentielle, royales.
Le spectacle commence.
Un décors assez génial, avec
une perspective impressionnante. Un petit côté « tableau
renaissance » avec ses colonnes. Il donne l'impression que l'on
voit à des kilomètres derrière, là-bas, tout au fond. J'ai même
la sensation qu'il n'a pas de fond.
Des costumes magnifiques.
Couleurs chatoyantes et plumes virevoltantes. Mes yeux sont contents.
Visuellement, la mise en scène est très réussie.
Mais quant au partie pris
d'adaptation, il y a des choses qui m'échappent. Certes, je n'ai
jamais lu la pièce originale, mais cette histoire
d'oiseaux-comédiens me paraît louche. D'après mes souvenirs, cette
pièce s'en prenait aux dieux. Point. Il n'y avait pas mise en abyme.
D'ailleurs, ça me paraît peu grec. Bon, je reconnais que ma culture
dans le domaine laisse à désirer. Mais après avoir lu le début de
la pièce hier – Wikisource est mon ami – je suis en mesure de
confirmer.
Si ce parti-pris était
intéressant, le coupler avec une adaptation sur le plan politique
faisait trop. On y perdait en clarté. Il eût fallu forcer le trait
dans un sens ou dans l'autre, mais pas faire un entre-deux qui nous a
laissées perplexes à la fin de la pièce.
Parce que lorsque le rideau est
tombé, nous étions extrêmement perplexes. Nous n'avions pas
vraiment compris où cela voulait en venir.
Petit bonus : dans les
escalier, je croise un visage connu. J'ai à peine eu le temps de
foncer pour échapper à celle que je venais de reconnaître comme
étant une de mes anciennes élèves troisième. Et dehors, son frère
et ses parents attendaient. Je n'ai pas trop traîné dans les
parages. Non mais, croiser deux élèves à Paris,
un jeudi soir, c'était
tout de même hautement improbable!
La voix du métro annonce que le trafic est interrompu sur ma
ligne, dans ma direction, et juste sur le tronçon qui m'intéresse.
Résignée, je m'apprête à rentrer à pied, quand mon cerveau me
souffle que je pourrais peut-être prendre le bus. Sitôt dit, sitôt
fait, me voilà à battre la semelle dans la foule qui a eu la même
idée que mon cerveau.
Prise d'une inspiration subite autant qu'irréfléchie – le
propre de l'inspiration, dirai-je – je descend un arrêt plus tôt
et m'en vais fureter au Marché du livre ancien et d'occasion. Coup
de chance, c'est le week-end de la grande braderie. Une affichette
annonce les livres à 1€,
à 2€,
une autre s'exclame « 5€
le kilo » et derrière, les livres s'alignent, ou s'entassent,
c'est selon.
Sous la halle, le bruit des
badauds est assourdi, comme avalé par toute cette quantité de papier.
Livres de poche décrépis, livres presque neufs, sans doute des
invendus, vieux exemplaires de journaux d'un autre siècle, bandes
dessinés et comics, et surtout, ce qui m'hypnotise complètement,
ces vieux volumes reliés cuir, dorés, aux couleurs fanées et aux
tranches fatiguées, ces livres que j'ose à peine caresser du bout
des doigts, tant est grande la peur qu'ils tombent en poussière au
moindre contact.
Mes yeux errent sur ces
bibliothèques nomades, ces reliquats de librairies d'un autre temps,
ces extraits d'un salon de l'aristocratie du siècle passé. Et je
rêve à une bibliothèque courant sur les murs d'un grand bureau,
murs blancs, moulures, petite cheminée parisienne, grande fenêtre,
bibliothèque aux reflets mordorés de ces volumes au cuir rendu
souple par l'usage, chaleur de ces bruns, de ces rouges, de ces
verts. Auteurs inconnus et oubliés, ouvrages sans intérêt autre
qu'esthétique.
J'ai commencé ma collection
avec Cornélie, ou le
latin sans pleurs et
Eulalie, ou le
grec sans larmes,
deux petits livres cocasses aux dorures attrayantes et aux titres
irrésistibles.
Il est neuf heures, hier matin. Je descends dans le réseau suburbain, dans ces immenses galeries où jamais l'on ne voit la lumière du jour. Les murs sont blancs, les néons blafards, les visages anonymes et fatigués. Les grincements, les sifflements bercent les usagers usés, comme une chanson écoutée de trop nombreuses fois.
Il est neuf heures trente, hier matin. Je remonte les escaliers, boulevard Saint-Germain. Et le ciel bleu, froid, m'éblouit de son oeil souriant. L'air me réveille, me sort de ma torpeur, envoie valser tous ces lambeaux de métro et les arbres se découpent dans ce ciel bleu, froid, immaculé. C'est bientôt l'hiver, mais il fait beau, l'air est lumineux.
Il est bientôt vingt heures, hier soir. Je ressors du réseau souterrain, à l'endroit même où j'étais entrée le matin. Le ciel est presque noir, c'est la nuit, c'est l'hiver. Les voies de chemin de fer passent au-dessus des boulevards des maréchaux. Les colonnes sont éclairées de spots jaunes. Les phares des voitures, les lumières du tram, ne sont pas encore là: le feu est rouge. Personne. C'est désert, presque silencieux. Cela ne durera que quelques secondes. Mais le ciel est noir et vide. Ni nuages, ni étoiles. Rien. Pas même la lune.
Des néons au milieu d'une foultitude d'instruments bizarres et
brillants, des verres, des bouteilles, des tôles. N'étions-nous pas
censées voir (écouter) de la musique de cour japonaise ?
En fait de musique de cour, nous avons eu un morceau interminable
interprété à l'orgue à bouche, une espèce d'harmonica géant, au
son beaucoup plus mélodieux. L'air joué m'a fait penser à un
immense monochrome, et lorsqu'il s'acheva, je pus reprendre mon
souffle, que j'avais retenu sans m'en rendre compte. C'était lent,
très lent, un peu trop lent et répétitif. Monochrome, oui, c'est
le mot je crois. Aussi, lorsque la musicienne recommença le même
morceau, j'eus du mal à retenir un soupir d'exaspération. Mais la
torture prit fin. Non, ne fit que commencer.
L'orchestre s'est mis en mouvement, ou plutôt, en stagnation. Une
troupe d'astronautes, comme effrayés de toucher à leurs instruments.
Mon sourire s'accentue lorsque je vois celui qui joue avec ses verres
tourner la page de partition. J'ai l'impression qu'ils ont pris
plaisir à s'environner d'un maximum d'instruments et d'outils en
tout genre, en faisant le pari de s'en servir le moins possible. Un
xylophone trône devant mes yeux, et ne servira que pour trois
malheureuses notes. Au lieu d'exploiter leurs instruments, ils vont
grappiller à droite à gauche, comme s'ils avaient peur de se donner
complètement.
Je m'ennuie et ne comprends pas. L'absence d'un rythme perceptible
à l'oreille de simples mortels me perd complètement. Je regarde le
plafond, compte le nombre de sourdines du trombone à coulisse,
observe l'altiste qui fait des trucs bizarres et cherche à deviner
les musiciens que je ne vois pas. Et là, soudainement, le joueur de
trombone pose son instrument et sort une plaque de rhodoïd. Ploc, un
coup. Ploc, deux coup. Il tourne sa partition. Reprend son trombone.
Change de sourdine. Une fois, deux fois. Pose le trombone, reprend le
rhodoïd. Je commence à rire dans mon écharpe.
Lorsque c'est fini, j'applaudis mollement, tout en notant dans ma
mémoire les trucs comiques de cette musique conceptuelle qui se
prend trop au sérieux.
Cerise sur le gâteau : le grand échalas-bobo-parisien qui
déambule à la fin devant les musiciens en les félicitant d'un
« good! » bien franchouillard... Y en a vraiment qui
n'ont peur de rien.
PS: ce morceau (par la compositrice de ce soir) de musique ne faisait pas partie du programme, mais est un bon exemple de ce que j'ai enduré (quoiqu'en plus rythmé et moins angoissant, je trouve...)
Le séminaire du matin avait été annulé, et je prenais mes aises dans mon appartement. J'avais rendez-vous avec une ancienne élève de cours particulier afin qu'elle me rende des livres, mais pas avant midi et demi.
A neuf heures, C*mplétude me tire du lit pour me demander si je veux donner un cours d'allemand au Plessis-Robinson. De ma voix pâteuse, je réclame qu'on enlève de suite cette commune et cette discipline de mon profil.
A onze heures, mon frère me textote qu'il doit être à Bastille vers une heure et demi: on peut se retrouver? Évidemment. Qu'il descende à Saint-Michel, j'y serai.
Je sors de chez moi. Jour de grève. 2/3 pour la 13 et 1/2 pour la 10, ça devrait le faire. Ligne 13 déserte, ou presque, c'est bon signe. Il y en a toutes les trois minutes, on voit à peine la différence. Duroc, ligne 10. Et là, je savais que j'aurais dû descendre à Montparnasse pour marcher jusqu'à Saint-Mich', je le savais. Dix minutes d'attente, quai bondé. C'est bizarre, parce que l'attente n'est pas beaucoup plus longue que d'habitude, mais la foule est dix fois plus dense. Il y a des mystères que l'on n'explique pas. Une voix annonce un délai de vingt minutes entre chaque rame. Ah oui, d'accord. Là c'est carrément plus long que d'habitude.
Bref, je finis par me retrouver à Saint-Michel, récupérer mes livres et retrouver mon frère. Nous avons trois quarts d'heures pour aller dans une petite rue derrière Bastille. Il me sort tout sourire que le blocus de son lycée a un avantage: il peut aller sur Paris pour prendre des cours de danse. Certes. (Et ses camarades qui pensaient qu'il se dévouait pour aller manifester!)
Le métro, pour aller à Bastille, ne me tente guère. Et à pied on y sera dans les temps. On casse la croûte devant Notre-Dame et on repart. Traversée de l'île de la Cité, puis de l'île Saint-Louis. On remonte le boulevard Henri-IV jusqu'à la place de la Bastille (avec son génie sur lequel il pleut des cordes dans Les Chansons d'amour), on prend la rue de la Roquette, toute mignonne, puis on cherche le passage Thiéré avant de déboucher sur un autre passage encore plus minuscule. Ce quartier est vraiment sympa.
J'abandonne mon adelphe au bout de la rue et repart, mais par un autre chemin. Je finirai bien par me retrouver. Rue Charonne. Rue du Faubourg-Saint-Antoine. Une avenue dont j'ai oublié le nom mais qui mène tout droit jusqu'à la gare d'Austerlitz. C'est là que j'ai repris le métro (avec la 10 bondée et la 13 déserte - cette inversion des proportions est déstabilisante).
Pour résumer: Saint-Michel - Notre-Dame - Saint-Louis - Bastille - Austerlitz. A pied. Pour ne pas prendre le métro, ou le moins possible. Et pour le plaisir de marcher sous le soleil de l'automne, dans l'air frais et limpide.
Je suis censée réviser. Mais je suis aussi censée avoir rentré les notes des troisième avant 13h... J'ai donc déjà plusieurs heures de retard. Mes papiers s'entassent, s'emmêlent, comme les méandres de mon cerveau qui ne peut plus rien avaler. La logique modale, il refuse, tout comme il rechigne à trouver le groupe qui aura cours de latin la semaine prochaine ou à se souvenir de l'heure du partiel demain. Mes neurones étaient en surpression, j'avais besoin de me vider la tête. C'est là que j'apprécie mon appartement parisien. Il est presque 21h, je sors. Je vais au cinéma avec Cécile. Rendez-vous aux Sept Parnassiens, nous allons voir Summer Wars. La bande-annonce m'avait beaucoup intriguée. Deux heures plus tard, je ressors les larmes aux yeux d'avoir tant ri, la gorge un peu serrée d'avoir pleuré - mais pas trop - et le cerveau vidé par toute la bonne humeur que diffuse ce film absolument génial! Les personnages sont tous plus réussis les uns que les autres - du crack en maths super-timide à l'oncle moustachu-ventru-buveur de bière, en passant par le geek asocial et la grand-mère à l'autorité implacable, sans oublier le fan de jeux vidéos et la tante accro aux matches de baseball. Le cadre: une grande maison traditionnel au cœur du Japon. L'intrigue: une histoire de virus informatique qui n'a pas l'air bien sérieuse au début mais qui prend des allures de scénario catastrophe assez vite. Franchement, ça fait du bien. Deux heures pour oublier ce qui m'attend demain, ce n'était pas de trop. Je recommencerai volontiers ^^