Vous en parlerez à votre cheval...

Des anecdotes plus ou moins inintéressantes sur la vie d'une tortue folle de grammaire et de langues anciennes et à l'esprit tordu. Blog créé juste parce que l'envie m'en démangeait.

21 mars 2013

Iphis et Iante

Tout commença à l’automne, quand je découvris qu’une amie de longue date, perdue de vue depuis des années, jouait dans une pièce qui ne laissa pas de m’intriguer quand j’en eus lu le synopsis. Voyant que la tournée passait par le théâtre de Saint-Quentin, je saisis l’occasion d’élargir ma culture littéraire et de revoir cette amie. Aussi, hier soir, lorsque je pris place dans la grande salle – loin d’être pleine – j’ai pu apprécier pleinement l’ambiance propre à ce lieu un peu magique. J’étais en plein milieu, ni trop près ni trop loin de la scène, à distance respectueuse des meutes de lycéens surexcités. L’odeur de chlorophylle mentholée du chewing-gum de ma voisine et de naphtaline du couple devant moi me tinrent compagnie durant un spectacle que je savourai du début à la fin.

Benserade

Née en 1634 de la plume d’un certain Isaac de Benserade (dont j’ai découvert après coup qu’il était surtout auteur de ballets), cette pièce pour ainsi dire inconnue est inspirée d’une des métamorphoses d’Ovide – tirée du livre IX, pour être plus précise.

Le mythe est simple : Iphis, née fille, aurait dû mourir à la naissance, son père ne voulant pas s’encombrer d’un tel fardeau. Mais sa mère, confortée par la déesse Isis, la garde en vie, et l’élève comme un garçon. Le père n’y voit que du feu (pas très futé, il donne tout son sens à l’expression « prendre ses désirs pour des réalités ») et arrive le jour où son fils est en âge de se marier (treize ans pour Ovide : autre temps, autres mœurs). Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes : les pères sont d’accord, les promis sont jeunes et beaux, la future épousée est folle amoureuse de son fiancé et… Iphis est également fort épris-e de la belle Ianthe. Devant l’urgence de la situation et à force de prières, Iphis et sa mère finissent par atteindre Isis, qui métamorphose la jeune fille en jeune homme.

Iphis-et-Iante-Raphael-Arnaud

Mais Benserade est jeune (vingt-deux ans quand il écrit la pièce), et veut jouer avec son public. Aussi, pour corser la situation – déjà fort épicée, – décide-t-il de décaler le moment de la métamorphose. Oh, si peu. A peine vingt-quatre heures. Le temps d’une nuit de noces en fait. Nuit que les protagonistes (âgées de vingt ans dans cette version) semblent avoir appréciée :

(Iphis)
J’oubliais quelquefois que j’étais fille,
Je ne reçus jamais tant de contentements

(Iante)
Si la fille épousait une fille comme elle,
Sans offenser le ciel et la loi naturelle,
Mon cœur assurément ne serait point fâché

iphisetiante

L’ensemble est saupoudré d’un amoureux transi (et oui, le pauvre Ergaste, qui connaît le secret d’Iphis et passe pour insensé), d’une amoureuse de l’amoureux transi, de messes basses entre confidentes et de menaces de suicide régulières. Et oui, c’est bien connu, les premières amours sont douloureuses. Et il est des secrets difficiles à avouer, lourds à porter. Cette pièce m'a rappelé une tragédie que j'avais vue il y a longtemps, Dommage qu'elle soit une putain, de John Ford : même si Iphis et Iante est une comédie, elle aborde un sujet tabou, et très rarement représenté. (J'ai cherché un article que j'aurais écrit sur la pièce sus-citée, mais je l'ai vue en janvier 2006, date à laquelle ce blog n'existait pas...)

iphisetiantecraphaelarnaud2640

Je ne vais pas me lancer dans une analyse de la pièce – quoiqu’elle le mérite – car le metteur en scène le fait très bien dans l’interview que vous pouvez visionner ci-dessous. Mais je peux dire naïvement que j’ai vraiment aimé cette mise en scène dynamique, le rythme enlevé des dialogues, les décors et costumes simples, beaux et efficaces, le double langage, le jeu des acteurs.

Sitôt les applaudissements éteints et les lumières rallumées, je me mets en quête d’un moyen de rencontrer les acteurs. Je descends au foyer, et j’attends, la peur au ventre. Après tout, le collège est loin désormais, et la dernière fois que je l’ai vue, c’était en coup de vent avant son entrée en scène dans Richard III. Les spectateurs ont quitté les lieux, seul un couple sirote une bière dans un canapé. Les acteurs sortent peu à peu. J’attends, l’angoisse monte. Des milliers de questions m’assaillent. Mais le sourire incrédule sur son visage les fait taire. Elle se souvient de moi, tout va bien.

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08 janvier 2012

pudor, oris : la honte

Le ciel ce matin s'assortit parfaitement à mon humeur, ou même, à mon état d'esprit : gris, monotone, froid, triste à mourir.

Il y a des moments où l'on nous dit de grandir, et ceux, bien pires, où l'on se rend compte par soi-même qu'il faut avancer. Bien sûr, il y a des choses qui évoluent sans douleur, presque imperceptiblement. Mais pour le reste, c'est au gré de désaccords croissants, de petites phrases piquantes et douloureuses comme « ce n'est plus de ton âge », que l'on apprend qu'il faut changer.

Le changement est terrifiant. Absolument et incontestablement paralysant. Il y a des jours où, sans doute, je le cherche avec avidité, et surtout quand je ne sais pas sur quel pied danser ou que je me retrouve sur des charbons ardents ; alors tout mouvement est le bienvenu. Mais quand on est bien au chaud dans un duvet, pourquoi en sortir ?

Sans compter que tout ne nécessite pas de changement. Des choses, qui relèvent des affaires intérieures, comme nos choix de livres ou de films, dépendent entièrement de nos choix et préférences. Il y a des adultes qui pratiquent encore des jeux de rôles et que d'hypocrites joueurs de poker ou autres « jeux de grands » vont regarder de travers ; il y a des adultes qui regardent encore des dessins animés, se protégeant du bouclier de la nostalgie et du souvenir. Personnellement, je ne me protège pas : pourquoi ? À quoi bon ? On peut bien lire et regarder ce qu'on veut.

Aussi, quand on m'a dit que je devrais grandir et lire des choses plus évoluées que Harry Potter, je me suis sentie blessée. Passe encore que ce soit un voisin de classe : c'était plus pour me charrier, et il a trente ans passés, il doit se sentir vieux. Mais ma propre mère. Elle n'a réussi qu'à me rendre honteuse de mes lectures. Parce que me dire d'arrêter ne me fera pas arrêter. Seulement désormais je ne pourrai plus lire dans le métro ou dans les couloirs de la fac sans penser à l'opinion des autres. Si même ma mère juge mes lectures, je ne sais plus où me réfugier.

Désormais j'ai peur et honte et mal, et si le ciel se met à pleuvoir, je risque de l'imiter.

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